Place de la Rotonde, à Aix-en-Provence, le pare-chocs était déjà collé à une file de voitures immobiles. J’ai coupé le contact, regardé mon téléphone, puis j’ai compris que la place n’existerait pas ce matin-là. Le silence après le moteur m’a paru étrange. J’ai été frappé par le bruit des pas et des roulettes de valise sur le trottoir. Cette semaine sans voiture commençait là.
C’est moi, mon quotidien et pourquoi j’ai décidé de tenter le coup
Je suis parti de cette idée un mardi, après une matinée où je devais enchaîner le bureau, l’école de mon plus jeune, puis le pain du soir. Avec ma femme et mes deux enfants, les horaires se croisent vite, et ma voiture sert trop facilement pour trois rues. J’ai voulu voir ce que donnait une semaine sans voiture pour les trajets les plus banals, surtout aller chercher le pain ou rejoindre un arrêt plus loin. Je pensais déjà au parking de la Rotonde, au cours Mirabeau et à la gare SNCF, sans même savoir lequel des trois me simplifierait le plus la semaine. J’ai aussi regardé près les horaires d’Aix en Bus. Dans mon métier de rédacteur, je passe mon temps à guetter les petits écarts, pas les grands discours.
J’étais sûr de moi. Je pensais gagner du calme, éviter les tours de quartier et arrêter de tourner pour une place qui n’existe pas. Je voulais aussi marcher davantage, dormir mieux, et laisser la voiture au repos pendant 7 jours. J’avais l’impression de connaître cette ville par cœur, puis je me suis dit que je la regardais peut-être trop depuis le volant.
Je ne me suis pas appuyé sur de grands principes. Je voulais juste sentir, dans mon propre rythme, si le trajet prenait vraiment plus de place que le trajet en lui-même. Mon métier de rédacteur m’a appris à lire les détails qui grincent, et là je cherchais ceux que je ne voyais plus. Je suis devenu curieux de cette fatigue invisible qui se glisse dans les habitudes.
Les premiers jours, entre surprises sensorielles et galères pratiques
Le premier matin, je me suis retrouvé à tourner 11 minutes autour de la Rotonde sans trouver un trou libre. À pied, j’ai entendu les talons, les freins de bus, les portes qui claquent, et les roulettes des valises sur les trottoirs. L’air sentait le café et le goudron tiède. Quand j’ai posé le sac sur mon épaule, j’ai senti un soulagement mental presque ridicule, mais très net. Je n’avais plus cette voiture à gérer, et ça m’a fait un bien fou.
Le trajet qui me prenait 15 minutes en voiture s’est transformé en 37 minutes porte à porte. J’ai eu 12 minutes d’attente à l’arrêt, puis une marche jusqu’au quai, puis encore une correspondance qui m’a cassé le rythme. La rupture de charge m’a sauté au visage, parce qu’une attente courte coupe le fil du trajet. À 8h13, la rame était déjà pleine, et à 8h33, une autre a filé sans s’arrêter. J’étais assis une partie du trajet, mais je perdais du temps à chaque changement.
J’ai hésité au troisième jour, puis j’ai fait l’erreur classique. J’ai voulu tout faire à pied, sans vérifier la fréquence du retour du soir. À 19h22, l’arrêt était presque vide, et j’ai attendu 18 minutes dans le froid avec les bras chargés. Mon téléphone baissait, mes mollets tiraient, et je me suis senti bête d’avoir sous-estimé ce simple retour. Le lendemain, mes pieds étaient raides dès le matin, et j’ai compris que la marche s’ajoute, elle ne remplace pas tout.
Un jeudi, j’ai pris la pluie sans regarder le ciel. La pluie froide a traversé mon manteau mal fermé, mes chaussures ont pris l’eau, et le sac a commencé à pocher contre ma cuisse. Après 800 mètres, les anses me coupaient déjà l’épaule. J’ai fini par acheter moins, plus près, dans deux commerces que je ne voyais jamais depuis la voiture. Là, la ville s’est découpée en plans successifs, façade, passage piéton, hall d’immeuble. J’ai mieux vu les coins de rue et les vitrines, même si j’avançais plus lentement.
Le plus surprenant, c’est que la première galère n’était pas le trajet principal. C’était l’organisation autour. Vérifier l’heure de retour, choisir le bon arrêt, surveiller la pluie, penser au ticket, garder les clés au fond de la poche, tout ça prenait de la place dans ma tête. Une fois lancé, je me suis rendu compte que je ne devais pas seulement marcher, mais aussi composer avec ce petit désordre permanent.
Le moment où j’ai vraiment compris que ça ne serait pas comme avant
Le vrai tournant est venu un vendredi soir, sous une pluie fine. Je sortais du supermarché avec deux sacs et un paquet de bouteilles que j’aurais dû laisser. Le bus de 18h47 est passé plein, sans même ouvrir les portes. J’ai attendu le suivant 19 minutes sous l’auvent d’un kiosque, les pieds froids et l’épaule déjà en feu. Quand j’ai regardé mon téléphone, le retour affichait 39 minutes contre 15 en voiture. Là, j’ai compris que le dernier kilomètre pouvait manger toute l’énergie d’une fin de journée.
Le problème n’était pas la marche seule. C’était le mélange du sac trop souple, des anses qui scient la main, du parapluie, du ticket, des clés et du téléphone dans la même poche. Sans coffre, tout devient un trottoir chargé. J’ai fini avec un cabas à fond dur le lendemain, et le changement s’est senti tout de suite dans l’épaule. Le poids restait, mais il se répartissait mieux, et je n’avais plus cette sensation de tirer sur un sac qui se déforme.
Après ça, j’ai fractionné les courses. Trois petits passages dans la semaine m’ont paru plus simples qu’un gros plein le samedi. J’ai ajouté 10 minutes de marge avant les retours du soir, parce qu’une attente de 12 minutes peut casser la fin de journée. J’ai aussi choisi un itinéraire avec une seule correspondance, même s’il était moins direct. Le trajet paraissait moins héroïque, et il me fatiguait moins.
Après une semaine, ce que je sais maintenant et que j’ignorais au départ
Au bout de 3 jours, j’avais retrouvé un pas plus régulier. Je me suis surpris à marcher sans y penser pour le pain, la poste, puis l’arrêt plus loin. Le soir, la fatigue était différente, plus nette dans les mollets, mais mon sommeil était plus lourd. Après 6 km de marche sur une journée chargée, je n’avais pas l’impression d’avoir subi la ville, plutôt de l’avoir traversée autrement. Je suis rentré plusieurs soirs plus calme qu’en voiture.
Le vrai coût du dernier kilomètre n’était pas seulement une question de ticket ou de stationnement. C’était aussi le temps mort, la charge mentale, le froid à l’arrêt et les sacs qui tirent sur le corps. Un aller simple de 15 minutes se transformait en 39 minutes dès qu’il y avait une marche d’approche et une attente. Je pensais surtout perdre du confort. J’ai vu que je perdais aussi de la disponibilité, parce qu’il fallait déjà penser au retour pendant que je sortais. Pas terrible. Vraiment pas terrible.
J’ai aussi aimé pouvoir improviser un détour sans regarder la place libre. Un café, une course, un arrêt devant une vitrine, tout devenait plus simple quand je n’avais pas la voiture à remettre en scène. Le soir, je pouvais rentrer par une rue plus calme, puis m’arrêter deux minutes devant une librairie, sans me demander où laisser le véhicule. J’ai été frappé par ce calme d’usage, plus que par la marche elle-même. Je me suis rendu compte que je dépensais moins d’énergie à préparer le retour qu’à vivre le trajet.
Je ne referais pas ça tel quel pour des journées où je dois charger lourd et finir tard. Pour quelqu’un qui accepte de marcher, qui peut fractionner les achats et qui supporte un peu les horaires, l’expérience tient vraiment la route. Pour les gros retours, je garde la voiture en réserve, sans hésiter. Mais je n’ai plus le même réflexe qu’avant, et c’est probablement le vrai changement. Mon verdict, après 7 jours et 6 km de marche sur une journée chargée, c’est que la voiture reste utile, mais qu’elle n’est plus mon réflexe par défaut. Quand je repasse devant la Rotonde, je regarde encore les places libres, puis je continue à pied.



