Le premier TER après 20 ans de voiture m’a trouvé sur le quai de Marseille-Saint-Charles, le billet encore ouvert sur mon téléphone et le bip sec des portes dans l’oreille. J’avais laissé les clés sur la table, à Aix-en-Provence, avec cette sensation un peu bête d’avoir oublié quelque chose. Je m’appelle Mickaël Lambert, rédacteur du magazine Est Modèles, et je raconte ici ce premier essai à hauteur de quai.
Je suis parti sans trop savoir si j’allais gagner du temps ou me compliquer la journée. J’avais surtout voulu éviter le centre-ville et le casse-tête du stationnement en gare.
Je n’imaginais pas à quel point tout allait changer dès la première semaine
Chez moi, la voiture avait pris toute la place. Entre mes deux enfants, les courses du soir et mes rendez-vous de rédaction, je m’étais calé sur le volant sans y réfléchir. En 20 ans, je n’avais presque plus laissé de place au train régional. Il servait pour des cas tordus, ou quand la voiture passait au garage.
Un soir, j’avais payé 47 euros de parking près du centre, et la note m’a laissé sans envie de recommencer. J’ai alors tenté le TER pour voir si je pouvais traverser la journée sans me battre pour une place. Je pensais surtout au stress de la conduite, aux feux rouges, aux bouchons, et à cette fatigue de tête qui arrive avant le retour.
Mon travail de rédacteur m’a appris que la vraie mesure d’un trajet se voit à la sortie, pas sur le plan. En tant que rédacteur, j’ai commencé à regarder la marge, le quai, le temps mort entre deux étapes, et ce que la route me prenait. Je ne suis ni mécanicien ni ingénieur, alors je me suis limité à ce que je pouvais constater en passager. J’avais peur d’un trajet plus long, d’un horaire qui bouge, et d’une application qui décide pour moi.
Le premier jour, j’ai été frappé par le calme que je gardais en arrivant. Je me suis senti moins serré qu’en voiture, même si le trajet prenait 15 minutes . Je ne m’y attendais pas, parce que la carte ne montre pas ce genre de fatigue. Sur mon visage, en revanche, c’était net.
La réalité du premier trajet : entre étonnements techniques et petits ratés
Le matin du premier trajet, je suis arrivé 15 minutes en avance à Marseille-Saint-Charles. J’étais sûr de moi, jusqu’au moment où le panneau a changé de quai sans prévenir. J’ai pris le mauvais escalier, puis je me suis arrêté net en voyant la flèche basculer. Quand je suis revenu vers le bon quai, la rame attendait déjà, portes ouvertes, et mon billet sur l’appli n’avait pas fini de charger.
Le souffle des portes s’est refermé avec un bip sec, puis le verrouillage centralisé a claqué, plus net qu’une portière de voiture. Dès que la rame a pris la courbe, j’ai entendu le clac-clac des joints de rail, puis un crissement plus aigu dans les virages serrés. Le balancement de caisse m’a pris au ventre. J’ai aussi senti la vibration dans le plancher, avec de petits chocs répétés au niveau des liaisons entre voitures.
À un arrêt, le freinage a été plus fort que prévu. Il y a eu un petit à-coup au moment de l’alignement en quai, et ma main a serré la barre sans que j’y pense. J’ai été frappé par l’odeur de frein chaud en fin de parcours, avec quelque chose de sec dans l’air. Rien à voir avec le silence feutré de ma voiture, où la route reste loin derrière les vitres.
La première vraie galère a été le billet. Le QR code a mis 12 minutes à s’afficher, et le contrôleur est arrivé avant moi à la bonne station mentale, si je peux dire ça comme ça. Je me suis retrouvé avec le téléphone levé, l’écran qui tournait, et ce petit stress ridicule de l’amende avant même d’être assis. Pas terrible. Vraiment pas terrible.
Ce qui m’a dérouté, c’est que le trajet était 15 minutes plus long, mais j’en sortais moins vide. J’ai pu lire trois pages sans lever la tête, regarder les toits défiler, puis laisser le paysage faire le travail à ma place. En voiture, je pensais aux feux, aux dépassements et au prochain carrefour. Là, je n’avais rien à surveiller.
Le moment où j’ai compris que ce n’était plus juste un changement de moyen de transport
Un mardi soir, j’ai compris que le plus dur n’était pas le train, mais la correspondance. Le panneau a clignoté, le retard annoncé a grimpé, puis la suite du trajet a disparu avec 5 minutes de décalage. Je me suis retrouvé debout dans le froid, à regarder une rame partir sans moi. J’étais sûr de moi sur le papier, pas dans la vraie gare.
Là, j’ai saisi que le TER demandait une autre façon de compter. La voiture pardonne un détour, puis elle me le fait payer dans les embouteillages. Le train, lui, me réclame la marge avant même que je monte. Ce soir-là, je n’ai pas maudit la ligne. J’ai juste admis que je raisonnais encore comme un automobiliste.
Avec le recul, ce que je sais maintenant que j’ignorais au départ
Après 3 semaines, j’ai changé mes réflexes. Je partais plus tôt, je prenais le train précédent quand je le pouvais, et je gardais 15 minutes de marge. J’ouvrais l’application avant d’entrer en gare, parce que les secondes perdues devant le tourniquet se payent vite. J’ai aussi arrêté de croire que le quai annoncé resterait figé jusqu’au départ.
J’ai appris à choisir la bonne voiture dans la rame. Quand je pouvais, je me plaçais loin des portes, là où les petits chocs entre voitures se sentent moins. Aux heures de pointe, le confort baisse vite. On reste debout près des entrées, les épaules au contact des sacs, et le trajet perd sa douceur. Je ne sais pas si c’est la même chose sur toutes les lignes, mais sur la mienne, la différence était nette.
Le soir, la limite la plus claire restait l’irrégularité des horaires. Un trou de service de 30 minutes suffit à plomber la fin de journée, surtout quand je dois rentrer avant 21h pour retrouver mes deux enfants. Là, la voiture reprend sa place sans débat. Je garde aussi une réserve sur les incidents d’exploitation, parce qu’au-delà de ce que je vois sur le quai, je laisse le personnel ferroviaire gérer le reste.
Au bout de ces essais, j’ai compris ce qui me convenait vraiment. Les trajets réguliers, les liaisons assez claires et les journées où je peux accepter un peu d’aléa me laissent à l’aise. Quand tout s’emboîte, le train allège la tête. Quand la fréquence se raréfie, il me rappelle vite pourquoi j’ai gardé la voiture au départ.
Ce que je retiens de cette expérience et ce que je referais sans hésiter
Le vrai gain, pour moi, c’est le temps rendu à la journée. Je n’arrive plus avec les épaules levées ni avec cette tension qui reste après un passage en ville. Je suis devenu plus calme en descendant du quai. Le déplacement ressemble davantage à un moment qu’à une course. Et ça, je ne l’avais pas prévu.
Je ne referais pas un départ sans marge. Je ne tenterais plus une correspondance en me disant que 5 minutes suffisent toujours. Je ne me raconterais pas non plus que la rame de 18h15 m’attendra si je suis un peu juste. Aux heures chargées, le train ne pardonne pas l’improvisation, et je l’ai appris à mes dépens.
Un soir, j’ai failli manquer la dernière liaison et je me suis retrouvé à 23h dans une gare presque vide, à chercher un taxi sous les néons de Marseille-Saint-Charles. J’avais le téléphone à moitié éteint, le ventre creux, et le quai paraissait trop grand pour si peu de monde. Je suis rentré tard à Aix-en-Provence, avec ce goût étrange d’avoir gagné du calme sur plusieurs trajets, puis perdu une heure sur un seul. Le TER m’a plu pour ce qu’il enlève, la conduite et le stationnement, et il m’a agacé pour ce qu’il impose, les horaires et les raccords serrés. Pour quelqu’un qui accepte des horaires fixes et une marge de 15 minutes, ce compromis tient mieux que je ne l’aurais cru.



